Éclats d'anniversaire...

Publié le par DESGRANGES

Aujourd'hui c'est mon anniversaire... 30 ans ! il va falloir assurer ! Les boissons sont prêtes, bouteilles alignées sur la commode du salon, gâteaux apéros et quelques toasts au saumon sur la table à manger. Des ships dans un gros saladier. Putain ! Des ships à 30 ans, on a vraiment pas idée ! Des ships à 30 ans, il va falloir assurer.
D'un coup, cette fête, je la sens pas trop, là... J'angoisse. Pourquoi fêter ses 30 ans ? Pourquoi les adultes s'entêtent-ils à fêter leurs anniversaires ? Oh là là ! ça va pas là... J'annule tout. ça sonne ! Trop tard... Je planque les ships sous la table basse.  Ma femme, qui me lance à travers la porte de la salle de bain : "Henri ! ça sonne ! va ouvrir !"
Et ma fille joue tranquillement dans son coin. Elle, trop jeune, ne se doute de rien.
Est ce qu'il n'y a pas trop de lumière ?
J'ouvre la porte.

Moi : Ah ! Henri62 et Henri77 ! C'est chouette ! Vous êtes les premiers !
Henri 62 : Ah bon ! Les premiers ? Vraiment ? Tu... tu es sûr qu'on arrive pas trop tôt ?
Henri77 : Oui, si tu veux, on peut repasser plus tard. En attendant, on peut aller s'en jeter un petit au bar du coin.

Ouh la la la... Henri77 a toujours des problèmes avec l'alcool. J'espère qu'il va pas dérailler comme la fois dernière. Je tire mon plus grand sourire.

Moi : Ah non ! Pas du tout ! Entrez ! ça me fait vraiment plaisir de vous voir ici... Venez !

Ils entrent. Ils sont énormes. Ils ont encore grossi depuis la dernière fois. Ils critiquent la lumière (Trop de lumière, j'en étais sûr !). Ils critiquent la déco, surtout les tableaux africains. Ils critiquent ma sélection musicale qui les fait hurler de rire. Ils critiquent ma femme et ma fille. Leurs critiques a des petits relents d'amertume. J'entends, au fond, dans les trémolos du timbre abimé de leurs voix, la critique de leur propre vieillissement, le constat de leur mélancolie. Puis ça sonne de nouveau.
Arrivent en vrac Henri71, Henri68, Henri70, Henri64 et tous les gros Henri qui ont passé la soixantaine bedonnante. Ils savent qu'ils ne pourront pas tenir tard ce soir. Ils sont déjà épuisés et transpire tellement que ma femme est contrainte d'aérer l'appartement. Je ne vois pas vraiment d'étincelles dans leurs regards. A part chez Henri72. Cette année, il est fier de sa fille mais il ne nous dit pas pourquoi. Il est juste heureux sans trop faire de zêle. C'est louche !
Puis déboule les enfants déposés par une Baby Sister qui ressemble étrangement à ma soeur.
Henri6, crâneur, me demande si je sais lire et m'épelle toutes les lettres de la bouteille de Whisky.
Henri11, vantard, me demande si j'ai déjà voyagé et me raconte ses vacances en Bretagne qui l'ont marqué à vie.
Henri15, sinistre et vouté, me demande si j'ai déjà embrassé une fille et me raconte qu'il galère et qu'il n'ose pas faire le pas.
Henri17, épanouis et bien droit, me demande si j'ai déjà fait l'amour.
Bon... Whoooo... Il faut que j'aille boire un verre. Les voix aiguës et survoltées me fracassent les tympans. Sur le chemin, je butte contre Henri2, affalé par terre avec ma fille. Ils mangent des ships. Quoi ? Oh mon Dieu ! Ils sont allés chercher le bl de ships de dessous la table. Leur sourire salé est diabolique. Je leur arrache le récipient pour le planquer de nouveau. Pleures. Enfer. Vite !
Je monte la musique. Je baisse la lumière. J'allume le stroboscope. Personne ne danse. L'ambiance ne prend pas. On sonne.

Ah ! Les cinquantenaires. Et vas y que je te parle politique ! Et vas y que je te parle immobilier !  Et vas y que je te parle de sexe sans tabou ! Et vas y que je susi vulgaire !
Henri53, avec son nouvel emploi et ses nouveaux collègues, a plein de nouvelles blagues. Des blagues aussi grasses qu'un bol de ships. Des blagues qui font rire les gamins, qui font sourciller les anciens.  Quoi ? Henri56 drague ma femme ? Mais ça va pas là ?

Henri23 vient me voir. Tient ! J'avais pas vu que les vingtenaires étaient entrés. Les salops !
Donc Henri23 me prend à part pour me parler d'un truc sérieux. Il me raconte sa rencontre avec Camille. Je le trouve plutot cool. Plutôt calme. Il me raconte lentement son histoire qui me touche. Il la raconte sans trop en dire. Il hésite souvent pour chercher le mot juste. Il est heureux, et ça se lit dans ses yeux. Heureux, tout simplement.
Les trentenaires arrivent en grappe. Henri32 est là. Je ne l'aime pas trop celui-ci. Trop aigri. Trop acide. Trop politique. Tout le monde lui conseille de prendre du recul. Il ne comprend pas. Il s'emporte dans ses délires. Henri25, tout maigre et du soleil congolais plein la peau, vient lui remonter le moral. Et voilà ! Les quarantenaires débarquent en chanson, en farandole. Les plus jeunes devant, les plus vieux derrière. Ils sont bien eux.  Ni trop gros, ni trop gras. Je les aime bien. Je monte encore la musique. J'éteins la lumière. Au fond, dans les étincelles du stroboscope, je vois les enfants en train de jouer avec les ships. Je m'en fous. Je commence à être un peu saoul.
On sonne. C'est Henri79. Très amaigri. Quand il est face à moi, je ne peux pas m'empêcher de le fixer du regard.

Henri79 : Je ne pensais pas pouvoir venir. Finalement, ils m'ont donné l'autorisation.

Il me dit ça avec un léger sourire acide. Les yeux dans les yeux, son regard chaleureusement froid. Je pousse son fauteuil roulant jusqu'au centre de la piste. Baisse encore d'avantage la lumière. Et ça danse. Dans l'obscurité pétillante, ça danse enfin ! 80 personnes en choeur, dans un même souffle, dans un même rire hystérique, en pulsation synchrone et harmonique. La masse chorégraphique s'élève en rythme comme un battement de coeur. Et les ships volent dans l'appartement comme des confettis.

Aujourd'hui, c'est mon anniversaire.
Aujourd'hui, c'est notre anniversaire ! 

Publié dans Écrivisme

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