Vieil homme...

Publié le par DESGRANGES

C'est le matin.
Il fait encore nuit mais c'est le matin.
Six heures au radio réveil d'où sort des publicités imbéciles vantant les mérites de la dernière Peugeot.
Des réclames pour estomper les rêves du vieil homme, seul dans son lit.
"Mais pourquoi tient-elle tant à faire chambre à part ?" se demande-t-il, la nuque contre l'oreiller chaud satiné.
Le vieil homme s'extirpe tristement de sa couette molletonnée de cachemire. Il soulève sa carcasse, craquant ses os. En basculant sur le flanc, il sent une boule gonflée contre sa hanche gauche. Il palpe, hésitant. Sa couche est remplie. Il s'est encore uriné dessus cette nuit.
Il s'étire douloureusement. Ces vertèbres hachent ses nerfs et ces omoplates pointus griffent sa peau craquelée d'en dessous.
Il pose un pied à terre, tâtonne, chausse ses charentaises. Il porte difficilement sa main vers la table de nuit, y fait glisser ses doigts tremblants jusqu'à poser enfin ses phalanges craquelées contre les verres de ses lunettes. Il les enfile dans un mouvement difficile. Il manque de basculer sur le sol. Le soleil ne s'est toujours pas levé. A la radio, un jeune journaliste livre les actualités, maussade.
Le vieil homme se lève enfin. Vacille. Une douleur aiguë lui transperce le bas du ventre, si tenace qu'il est contraint de se rassoir sur son lit. Les jambes chancelantes. Il s'avale un cachet posé sur sa table de nuit en bois blanc laqué.

Le vieil homme souffle. Il ferme les yeux doucement. Il inspire profondément. Il gonfle son ventre

à mesure que l'air entre en lui. Une fois qu'il a emmagasiné la capacité d'air maximale, il bloque un temps.
La douleur s'atténue. Il expire alors calmement en souffle continu. La douleur n'est plus là. Il s'apaise et attend un peu, s'assurant que la douleur est bien parti. Il regarde par la fenêtre l'ombre des arbres danser dans la nuit matinale. Aucune lueur vive ne semble encore pointer à l'horizon. Et le journaliste annonce qu'un car scolaire s'est renversé en montagne, la nuit dernière. Il est six heure et demi, l'heure de la revue de presse.

Le vieil homme se lève enfin. Et se dirige doucement vers les toilettes de marbre laiteux. En enlevant sa couche, il retient un hurlement. Un bout de sa peau est parti avec un bout d'adhésif. Dans sa couche, entre ses doigts écorchés, il observe, un peu écœuré, un peu résigné, des traces de sang. Il balance maladroitement la couche dans la petite corbeille en acier noir.

Puis il cherche à uriner. Mais le vieil homme n'y parvient pas. Il pousse. Il souffre. Il pousse. Il tousse. Il pousse. Et finalement un jet ridicule de sang et d'urine gicle contre la cuvette en marbre. Il ne sait pas s'il en a fini.

Et le vieil homme se dit en poussant le bouton doré de la chasse d'eau :

« Aujourd'hui, peut être, il serait judicieux que je porte une couche. »

Puis il se dirige vers la grande salle de bain. Ce matin, le vieil homme n'a pas la force de prendre un bain. Ni une douche.
Il saisit son gant de toilette beige en coton lisse et savonne son corps ridé. Les peaux mortes, ses cheveux blancs et toute la crasse, tous les restes, toutes les impuretés du vieil homme sur le revers de son gant qu'il jette dans une corbeille d'osier. Il en saisit un autre pour se rincer la carcasse flétrie. Le gant reste blanc mais il n'a pas le temps de s'en féliciter car une douleur profonde l'attaque par la nuque. Cette douleur, le vieil homme la connait. Il ouvre la pharmacie pour agripper une boite de comprimés, les mains tremblantes. La douleur passe lentement tandis qu'enfin, le soleil semble se lever. Le jeune journaliste passe la parole aux auditeurs, toujours certains d'avoir la question la plus intelligente.

Le vieil homme ouvre sa commode Louis XIV. Enfile une couche, presque avec honte. Puis, assis sur une chaise Henri IV, au dossier de cuir, il enfile ses sous vêtements en coton soyeux. Boutonne une chemise légère, lentement. Et termine par le costume deux pièces Cerruti, sans doute un peu trop rapidement car sa respiration s'affole.
« Tout cela est si compliqué, si douloureux, si triste. » se dit le vieil homme.
Il est sept heure trente. Le soleil est définitivement levé.
Il calme ses palpitations cardiaques en attachant soigneusement ses boutons de manchette en ivoire.
Le radio-réveil recrache les mêmes actualités. Le vieil homme l'interrompt d'un geste net.

Un homme vient alors frapper à la porte. Solennellement, il déclare.

« Monsieur Mitterrand, vos ministres vous attendent à la salle du conseil. »

Desgrange

 

Publié dans Écrivisme

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